La colère

Et au milieu, la colère, qui couve entre mes côtes que pourtant je m’efforce d’ouvrir, d’écarter au-delà de leur clôture confortable, rassurante, trompeuse. Trompeuse, la clôture, parce que la colère est encore là, qui m’étire vers le bas, me ratatine, me donne envie de crier dans mon lit le soir, lorsque je n’arrive pas à dormir.

Rares sont les périodes où je n’arrive pas à dormir. Au temps de l’enfance elles étaient plus fréquentes, ces nuits pleines de gigotements, où le simple bruit de ma respiration, de mon coeur qui battait dans mes oreilles, la position du corps, la chaleur de l’oreiller qu’il fallait sans cesse retourner, m’empêchaient de dormir. L’esprit trop plein des lectures que j’avais faites, des mots qui résonnaient encore dans mon esprit, des idées qui revenaient, qui insistaient, qui devraient attendre demain pour s’exprimer, pour se mettre en oeuvre, qui avaient besoin de sommeil aussi. Mais non, toutes les choses qu’il faudrait faire demain, c’est maintenant que je voulais les faire, dans mon esprit qui refusait de se calmer, malgré ma frustration de rester là, à me retourner, de sentir toujours fuyante la frontière entre la veille et le sommeil, bien trop consciente du chemin qui me restait à parcourir pour pouvoir simplement enjamber cette barrière, fermer les yeux et oublier. Alors je me répétais doucement des choses calmes, qui ne faisaient qu’emplir encore mon esprit, je m’autorisais à ressasser encore ma tristesse, mon angoisse une fois, une dernière fois avant de m’endormir, j’imaginais ma tête comme une coupole pleine de la matière visqueuse de toutes ces pensées que je n’arrivais pas à fuir, et je la vidais progressivement, à l’aide d’une cuillère, mais parfois, la matière gluante, neuronale, retombait au fond du trou, tout se remplissait soudain, insidieusement, de nouveau, et il fallait recommencer, guetter le sommeil qui, semblait-il, ne passerait jamais.

La colère se tortille, se recroqueville, a trop froid malgré la couette, puis trop chaud, puis voudrait boire, ne sait pas quoi faire. Voudrait crier. Crier de colère et d’incompréhension. La colère que je traîne, en la tenant d’une main, en la poussant devant moi, en la maltraitant, en la cachant dans mon sac quand on me demande ce que je veux, si ça ne me dérange pas. La colère que je pousse contre le mur, comme un bébé auquel on a donné la vie mais dont on ne sait pas quoi faire, qu’on voudrait pouvoir contrôler mais qui crie, gémit, qui geint et qui, semble-t-il, ne s’arrêtera jamais de rugir et de pointer du doigt. La colère que je voudrais étrangler, que je voudrais extirper de mon sein qui bat trop fort dans mon oreille, dans la veine sinueuse qui traverse mon front, qui se gonfle sous la rougeur et sous les émotions. La colère que j’ai tenté de disséquer, que j’ai tenté d’amadouer, que j’ai voulu regarder droit dans les yeux mais qui a tourné la tête, que j’ai voulu chasser, mais qui s’est installée là, plus au fond, là où je ne pourrais pas la toucher, là où il faudrait plonger mon bras tout entier au fond de ma gorge, jusqu’à chatouiller mon ventre, et l’arracher des parois visqueuses auxquelles elle s’agrippe. La colère des mots qui toujours reviennent dans ma tête, des indignations et des incompréhensions, la colère des souvenirs qui me hantent, des réactions, les miennes, qui me révoltent, qui brûlent de l’intérieur. Les cris que je ne pousse jamais, qui restent enfermés au fond de ma gorge comme des éternuements, et qui rebondissent, se recroquevillent, deviennent un plomb, un métal cruel, et pèsent sans hésiter, complices de la gravité, pour m’enterrer dans le sol. La colère que je sens au bout de mes doigts trembler, que je ne sais pas amadouer, qui revient quand je pensais l’avoir oubliée, effacée de ma mémoire, enterrée avec tous les cadavres, les cadavres honnis de ces nuits sans sommeil, où je retournais mille réponses, mille actions, comme lancer des balles de papier contre un haut mur de grès. La colère de la solitude, des lits froids, des inquiétudes, des conversations qui ne commencent pas, où personne n’écoute mais où il faut tout de même faire semblant d’être là. La colère des longues attentes, des espoirs longtemps ressassés dans les nuits et les matinées où l’on se cache comme s’il pouvait dormir plus encore et déçus ensuite d’un caprice, d’un hasard, d’un objet cassé, d’un refus. La colère des larmes qui brouillent les yeux, la colère froide des gifles qui ne partent pas, qui restent collées là contre le corps, sous le ventre et qui contractent les bras, les mâchoires, serrent les dents, car jamais le cri ne sort. La colère.

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Portes

C’est d’abord une histoire de portes qui s’ouvrent, des rituels complexes qu’elles exigent pour les désamorcer, et ensuite les franchir. Portes d’immeubles à l’architecture complexe, grilles noires ou lourdes portes cochères en bois clair, premières gardiennes des vestibules sombres ou des halls vastes et clairs, combien de vos sésames gardé-je en mémoire ? Combien de codes mystérieux, valables à certaines heures seulement alors qu’à d’autres, elles s’ouvrent à tous venants d’une pression ? Combinaisons auxquelles j’associe une date, un événement, la danse machinale de mes doigts sur le clavier usé, dont les touches érodées révèlent parfois la clé ; suite de nombres que je confie au boitier, inquiète parfois de les avoir tapés trop vite ou de m’être trompée, mais rassurée par le clignotement vert et le claquement de la porte qui se déverrouille et qu’il faut promptement pousser, au risque de devoir recommencer. Portes cherchées dans la hâte, au code homonyme, qui m’accueillent trompeusement, jusqu’à la rencontre avec des occupants inconnus alors que je cherchais l’immeuble voisin ! Portails à clé, lourdes portes à carte, clés que l’on perd, cartes que l’on oublie, combien de fois contemplé-je vos silencieux refus, espérant un improbable huissier ?

Puis entrées agrandies de miroirs, nouvelles portes, protégées d’un interphone inquisiteur, un peu opportun, qui délivre à contre-coeur une voix lointaine et déformée, parfois inconnue et dont on voudrait gagner la sympathie déjà, qui donne des consignes exotiques et étranges. Cages d’escaliers en bois sombre, parfois recouvertes d’un tapis rouge que des barres dorées tendent contre les marches, colimaçon interminable des escaliers de service, marches étroites dont il faut gravir six ou sept étages, vastes escaliers aux belles rampes décorées où l’on s’engage avec solennité. Mais plus souvent, ascenseurs, ascenseurs élégants et vitrés des beaux immeubles, ascenseurs à la poulie qui grince doucement des vieux immeubles, ascenseurs minuscules, où l’on se presse à deux ou trois, ballotés doucement de droite à gauche, réservés « au transport des personnes », inconfortables de conversations qui se taisent ou intimes de murmures amoureux, de regards échangés dans le miroir, de visages qui s’évitent dans la promiscuité laborieuse.

Enfin, porte finale — parfois déjà entre-ouverte comme un ordre impérieux et bienveillant à la fois — mais plus souvent, ultime barrière devant laquelle on arrive essoufflée, préoccupée de ne pas savoir quoi dire, remettant ses vêtements et ses idées en place, se composant un sourire et un discours d’introduction, hésitant à sonner, à toquer (pas trop fort, pas trop longtemps, mais assez tout de même pour se faire entendre). Dans un souffle, on écoute les bruits provenant à travers l’épaisse membrane de bois, objets déplacés, conversations, silences, vie minutieuse que l’on va troubler, interrompre, peut-être bouleverser. Alchimie avec les personnalités étrangères qu’il va falloir mener, coutumes locales auxquelles on s’adapte, politesse timide qui s’excuse de déranger, appréhension anticipée de n’avoir peut-être rien à dire, ne de pas savoir où se mettre, de vouloir repartir, ou encore exaltation trouble de la découverte, du danger subtil de l’inconnu. Une fois la sonnette enclenchée, paroles étouffées, bruit des pas, embrasure encore indécise. Et la porte s’ouvre sur nous.