Portes

C’est d’abord une histoire de portes qui s’ouvrent, des rituels complexes qu’elles exigent pour les désamorcer, et ensuite les franchir. Portes d’immeubles à l’architecture complexe, grilles noires ou lourdes portes cochères en bois clair, premières gardiennes des vestibules sombres ou des halls vastes et clairs, combien de vos sésames gardé-je en mémoire ? Combien de codes mystérieux, valables à certaines heures seulement alors qu’à d’autres, elles s’ouvrent à tous venants d’une pression ? Combinaisons auxquelles j’associe une date, un événement, la danse machinale de mes doigts sur le clavier usé, dont les touches érodées révèlent parfois la clé ; suite de nombres que je confie au boitier, inquiète parfois de les avoir tapés trop vite ou de m’être trompée, mais rassurée par le clignotement vert et le claquement de la porte qui se déverrouille et qu’il faut promptement pousser, au risque de devoir recommencer. Portes cherchées dans la hâte, au code homonyme, qui m’accueillent trompeusement, jusqu’à la rencontre avec des occupants inconnus alors que je cherchais l’immeuble voisin ! Portails à clé, lourdes portes à carte, clés que l’on perd, cartes que l’on oublie, combien de fois contemplé-je vos silencieux refus, espérant un improbable huissier ?

Puis entrées agrandies de miroirs, nouvelles portes, protégées d’un interphone inquisiteur, un peu opportun, qui délivre à contre-coeur une voix lointaine et déformée, parfois inconnue et dont on voudrait gagner la sympathie déjà, qui donne des consignes exotiques et étranges. Cages d’escaliers en bois sombre, parfois recouvertes d’un tapis rouge que des barres dorées tendent contre les marches, colimaçon interminable des escaliers de service, marches étroites dont il faut gravir six ou sept étages, vastes escaliers aux belles rampes décorées où l’on s’engage avec solennité. Mais plus souvent, ascenseurs, ascenseurs élégants et vitrés des beaux immeubles, ascenseurs à la poulie qui grince doucement des vieux immeubles, ascenseurs minuscules, où l’on se presse à deux ou trois, ballotés doucement de droite à gauche, réservés « au transport des personnes », inconfortables de conversations qui se taisent ou intimes de murmures amoureux, de regards échangés dans le miroir, de visages qui s’évitent dans la promiscuité laborieuse.

Enfin, porte finale — parfois déjà entre-ouverte comme un ordre impérieux et bienveillant à la fois — mais plus souvent, ultime barrière devant laquelle on arrive essoufflée, préoccupée de ne pas savoir quoi dire, remettant ses vêtements et ses idées en place, se composant un sourire et un discours d’introduction, hésitant à sonner, à toquer (pas trop fort, pas trop longtemps, mais assez tout de même pour se faire entendre). Dans un souffle, on écoute les bruits provenant à travers l’épaisse membrane de bois, objets déplacés, conversations, silences, vie minutieuse que l’on va troubler, interrompre, peut-être bouleverser. Alchimie avec les personnalités étrangères qu’il va falloir mener, coutumes locales auxquelles on s’adapte, politesse timide qui s’excuse de déranger, appréhension anticipée de n’avoir peut-être rien à dire, ne de pas savoir où se mettre, de vouloir repartir, ou encore exaltation trouble de la découverte, du danger subtil de l’inconnu. Une fois la sonnette enclenchée, paroles étouffées, bruit des pas, embrasure encore indécise. Et la porte s’ouvre sur nous.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s